Patrick Elie Visite les Groupes de Base du Cap Haïtien et de Ranquitte

15Oct10

Patrick Elie in Ranquitte

« S’il y a des vidanges dans la rue et que les mouches dont elles sont infestées atterrissent sur la nourriture que vous vous apprêtez à manger, ces dernières ne feront pas la distinction entre votre parti politique et vos croyances religieuses. Ces vidanges sont donc le problème de tout le monde également », observait le militant et professeur Patrick Elie, lors d’une visite au Cap Haïtien et à Ranquitte les 13 et 14 août. Il est venu accompagné d’Antoine Augustin, Professeur à la faculté d’ethnologie à Port-au-Prince, pour faire la tournée des communes et remettre des certificats aux groupes de base ayant suivi une formation en « gestion des risques et des désastres » et en « dynamique des quartiers et des habitations », du Centre d’éducation et d’intervention sociale. Le Centre a été fondé le 14 Janvier, au lendemain du séisme, pour unifier les comités de quartiers urbains avec les villages de campagne afin de faire de la prévention, de la sensibilisation et de l’intervention sociale en vue de mieux gérer les désastres. Ils ont déjà formé quelque 1606 personnes dans 68 quartiers à travers les départements du pays.

MM. Elie et Augustin encouragent les gens à s’organier, à se parler, à tenir des dialogues et des débats responsables pour aider à cerner les candidats dans la confusion politique générale à laquelle est confronté ce pays, avec ses 64 partis politiques. La compréhension est la clé de l’autonomie. « Les mouvements sociaux autonomes interagissent avec la politique de manière dialectique », conclut Antoine Augustin, « Les politiciens veulent plus de pouvoir, tandis que les mouvements sociaux critiquent leur usurpation illégitime du pouvoir. » La force émancipatoire et démocratique d’un peuple reste dans sa cohésion sociale.

Elie poursuit : « Bâtir un mouvement social c’est comme faire des briques de ciment : il faut du gravier, de l’eau et du sable ; il faut brasser et laisser sécher d’une certaine manière, pour que le processus total produise plus que la somme de ses parties. »

« Si nous pouvions nous organiser et être collectivement unis, nous n’aurions pas besoin de la démocratie, parce que cette démocratie n’est pas une vraie démocratie. C’est vrai, nous avons le droit de vote et la liberté de parole, mais nous n’avons aucun pouvoir économique. » Le passé de ce pays et l’avenir de ce pays se réduisent toujours à la question de la propriété foncière et au contrôle des terres arables. « Tout commence avec la terre, et les mouvements sociaux qui luttent pour l’autonomie agraire forment les racines de la vraie démocratie. Les partis politiques ne font que suivre ces mouvements sociaux.  »

« Nous ne disons pas que les partis politiques sont mauvais, mais voulons plutôt clarifier qu’ils doivent représenter et appuyer la volonté collective du peuple » dit Elie. « Faites gaffe ! L’argent est un bon serviteur, mais un mauvais maître. » Il faut absolument empêcher l’argent de dominer les mouvements sociaux.

Elie présente trois questions qui peuvent aider à évaluer un candidat politique. « Premièrement, d’où vient son argent ; deuxièmement, s’il déclare qu’il va résoudre un problème, il faut l’interroger pour s’assurer qu’il comprend vraiment le problème avant d’accepter ses solutions. Troisièmement, quel est le parcours politique de ce candidat. »

Le problème avec la démocratie telle qu’on la subit, c’est que le processus décisionnel, qui devrait être collectif et égalitaire, voire horizontal et non pas vertical, n’est pas compatible avec les mécanismes musclés de l’État et des acteurs du pouvoir global, qui imposent leur volonté au nom de la démocratie. Le cynisme est en pleine croissance, et avec raison, face à l’incapacité de l’État d’instaurer une démocratie. Or, ce que nous subissons aujourd’hui n’est pas tant une crise de démocratie qu’un État en crise. En effet, depuis quelques années, l’intérêt grandissant pour les pratiques démocratiques se développe à travers les mouvements sociaux mondiaux comme ceux des Campesinos en Bolivie et des Zapatistes au Mexique, qui fonctionnent presque entièrement en dehors des structures étatiques. C’est précisément là que se trouvent les manifestations les plus lucides de la démocratie.

Ainsi, les décisions politiques qui affectent un pays doivent provenir des initiatives issues des petits groupes de base autonomes, plutôt que de descendre de la hiérarchie dirigeante. Cela permettrait aux plus marginalisés et aux exclus de mieux se faire entendre au cours de procédures participatives supervisées par l’État.

D’après Patrick Elie, les trois principes politiques les plus fondamentaux sont l’organisation, l’organisation et l’organisation. S’ensuivent quelques étapes pour les mettre en pratique : 1) identifier les problèmes ; 2) transformer ces problèmes en demandes concrètes ; 3) forcer les politiciens à se pencher sur ces revendications.

Malheureusement l’État est plus enclin à organiser les forces de la police et de l’armée qu’à organiser des élections ou à instaurer des processus égalitaires de décisions collectives. L’État détient le monopole de la violence, qui est fondée sur une violence illégitime antérieure et en dehors des lois de l’État.  Ce monopole est fondamentalement incompatible avec une démocratie directe et participative. La solution néolibérale à ce paradoxe est de vanter le marché économique en tant qu’ultime forme de participation publique démocratique, et de réserver à l’État l’autorité coercitive. En Haïti, cette solution néolibérale a été élaborée à un niveau de perfection. Pour Patrick Elie, « Haïti est le pays le plus privatisé au monde. Tous les services publics qui auraient pu être administrés par l’État ont été vendus à des compagnies privées. Si les prisons ne sont pas encore privatisées, c’est qu’il n’est pas encore assez rentable de le faire. »

En plus d’avoir une Police National Haïtienne, l’État offre le pouvoir coercitif en sous-traitance aux Nations Unies, sous la forme de la MINUSTAH, et au secteur privé, d’où la prolifération des innombrables firmes de sécurité.

Quand un gouvernement a une vision et des plans concrets, il est facile de le critiquer, mais en situation post-catastrophe, quand la confusion devient un mode de gestion, il est plus difficile de critiquer un gouvernement dont le seul mérite est que « au moins nous ne sommes pas en chute libre. »

Face à ce dilemme, le peuple n’a plus qu’une option : s’organiser pour affirmer sa propre vision de la démocratie, et la pratiquer sous autant de formes communales possibles, sans attendre l’approbation de l’État ou son invitation à voter aux élections.

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